Le procès d’Eichmann: de « la banalité du mal »

Eichmann a tout fait pour échapper à la justice. En 1945, il s’est enfuit en Autriche mais s’est fait arrêté par les américains et a été détenu dans un camp en Bavière. Ce fait montre qu’il ne voulait pas reconnaître ses crimes. Il s’est échappé et a évité le procès de Nuremberg. Son nom a été cité mais il n’a jamais comparu devant les juges à Nuremberg alors que ce tribunal a été créé pour juger les criminels nazis. Il réussit à s’évader avec la complicité de réseaux catholiques. On peut être un grand criminel et être un fervent croyant. D’ailleurs L’Eglise catholique a gardé longtemps le silence face aux crimes nazis alors qu’à partir de 1943, les alliés connaissaient l’existence des camps de concentration sans pour autant en dénoncer les conséquences et ouvrir les yeux sur l’ampleur du massacre. Eichmann a écrit de nombreux livres à ce propos.

Le procès Eichmann et la mémoire collective

Les mémoires manuscrits de l’accusé comptent 127 pages et représentent un des nombreux exemples de témoignages d’Eichmann. Il a aussi pris beaucoup de notes. De la fin de la seconde guerre mondiale à 1961, il a aussi souvent pris la parole pour expliquer voir pour justifier ses actes. Il ne s’est jamais caché. Les 500 pages de l’interrogatoire et du contre- interrogatoire mené pendant son procès ont été rendues public et ont fait l’objet de nombreux films et de nombreux ouvrages de recherches.

L’arrestation de Adolf Eichmann s’est faite le 11 mai 1960 en Argentine. Cette nouvelle a eu l’effet d’une bombe. Comment allait-on juger un criminel nazi ? Elle a été annoncée par Ben Gourion devant la Knesset (le parlement israélien).

Le procès Eichmann s’est ouvert le 11 avril 1961. Ce moment est historique. Il s’est passé à Jérusalem et a mis pour la première fois des rescapés des camps de concentration et d’extermination en présence d’un dignitaire nazi devant un tribunal civil. «Ce procès a été pensé par le gouvernement comme une leçon de pédagogie, premier face-à-face entre le bourreau et la victime », souligne Henry Rousso,

Exemples de témoignages de rescapés lors du procès Eichmann

Il est aussi historique pour deux ans autres raisons. Il a été intégralement filmé et a donné lieu à plus de 3500 pages de procès verbaux. Vivement commenté et controversé, il a laissé la parole à une centaine de survivants.. Il s’est consacré exclusivement à l’extermination des juifs. A partir de ce moment la Shoah est entré dans la mémoire collective. Son retentissement a été mondial. L’histoire et la mémoire s’y sont entrechoquées. Il a représenté une certaine forme de thérapie et a mis le monde en face de son inhumanité, de ses atrocités et de ses responsabilités. Il requiert également une dimension politique. L’Etat d’Israël a jugé le bourreau de son peuple lui qui est justement né suite à la découverte de ce drame humain. L’existence de l’Etat D’Israël est intimement liée à la persécution qu’a subi le peuple juif.

Ici la justice a eu une vertu citoyenne, morale et sociale.

Ce procès a permis de mieux connaître la psychologie d’Eichmann. Finalement il est le produit de la bureaucratie nazie. Fonctionnaire, il a froidement suivi les ordres qu’on lui donnait. Il ne les a pas contesté mais appliqué à la lettre. Il n’était finalement que le maillon d’un vaste système qui le dépassait. Cet homme respirant la normalité a pourtant commis des actes qui l’ont fait sortir de la normalité. Ordinaire, il a adhéré complètement au nazisme sans jamais remettre en cause ses thèses. Ce déséquilibre entre l’homme et les crimes atroces qu’il a perpétré a été très largement mentionné lors de ses auditions et lors de son témoignage à la barre.

La justice te le temps de l’Histoire 

Ce procès a révélé une nouvelle forme de justice, celle qui s’exerce en respectant le temps de l’Histoire. Loin de l’événement, ce procès s’est tenu avec un certain recul à l’époque où le monde était déchiré par la guerre froide.

Dès 1945, de nombreux juifs ont commencé à émigrer vers leur terre d’origine, la Palestine. Cette émigration s’est faite dans la douleur. ` Cette arrivée massive de juifs en Palestine a conduit à l’émergence de nombreux conflits. C’est dans cette atmosphère tendue que naît l’Etat d’Israël en 1947. Depuis de nombreuses guerres l’ont opposé à ses voisins arabes.

Le jeune Etat d’Israël a accueilli le procès d’Eichmann. Beaucoup d’Israéliens ne se sentaient pas prêts à affronter ça et souhaitaient plutôt tourner la page pour se reconstruire. Ainsi il n’a pas fait l’unanimité car il rouvrait de nombreuses plaies qui étaient loin d’être cicatrisées. La souffrance demeurait palpable. Le procès s’est tenu du 11 avril 1961 au 15 décembre 1961.

Première cession du procès d’Eichmann le 11 avril 1961

Des centaines d’audiences se sont succédé pendant ses huit mois. C’est le deuxième procès de l’Histoire à être filmé. Il est présenté comme un spectacle et a été traduit en une demi-douzaine de langues. Cette mise en scène apparaît en décalage avec l’atrocité des crimes qui ont été commis Cette réalité prouve que ce procès à une dimension universelle. Outre les caméras, les autorités israéliennes ont disposé également des projecteurs pour éclairer la scène judiciaire Quasiment tous les magistrats sont d’origine allemands. Ils s’expriment malgré tout en plusieurs langues.

Les chefs d’accusations sont au nombre de 15. On lui reproche sept crimes contre l’humanité, un crime de guerre et la participation à trois organisations hostiles.

Du 13 au 15 décembre la cour énonce son jugement. Après huit mois de procès le verdict est attendu. Eichmann est reconnu coupable et est condamné à la peine de mort. Suite à cette sentence Eichmann fait appel. La cour a confirmé le premier jugement le 28 mars 1962. Deux mois plus tard, il a été pendu dans sa cellule. Cet acte a divisé la société israélienne et internationale. Le 1er juin 1962, les cendres Eichmann ont été dispersées au-delà des eaux territoriales israélienne. Marquée par ce procès, Israël a pu tourner une page de son histoire mais continue encore aujourd’hui à porter le fardeau de la Shoah.

Hannah Arendt et la banalité du mal

Adolf Eichmann   a été décrit comme un homme atrocement normal par Hannah Arendt. Grand philosophe reconnue, elle a couvert le procès Eichmann pour le New Yorker.   Elle a été durement touchée par ce procès. Son traitement et son analyse lui ont valu de nombreuses critiques. Beaucoup lui ont reproché de minimiser les crimes de Eichmann en invoquant le principe de la « banalité du mal. » Une partie de son entourage l’a abandonnée. Incomprise, elle s’est retrouvée isolée. Cet état de fait illustre à quel point ce procès à fracturer la société israélienne. Dans l’unité, des voix se sont élevées contre sa condamnation à mort et aurait préféré une autre peine. Souvent insultés pour ses prises de positions Hannah Arendt n’a pas été soutenu par l’administration de son université. Pourtant son discours a a eu plutôt un grand écho auprès de ses élèves. Encore traumatisée par la Shoah, une partie de la société israélienne et internationale n’était pas prêtes à admettre les thèses de cette philosophe qui a pourtant souvent encensée par son travail de recherche sur les totalitarismes.

Jessica Staffe

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