Le riz et la Mousson de Kamala Markandaya

Rukmani vit en Inde du Sud. Mariée de force à l’âge de 15  ans environ, elle quitte le domicile familial pour s’installer dans une hutte rudimentaire avec son mari.. Peu à peu, elle s’habitue à sa nouvelle existence. Cette terre riche en ressources naturelles, riz bambou, épices, pommes de  terre devient son havre de paix qu’elle ne quitterait pour rien au monde. Cette quiétude l’aide à survivre au quotidien.. Elle apprend à connaître la terre qui le lui rend bien en général.

Rukmani s’y enracine. Cet amour quasi charnel se ressent assez souvent dans le roman.

L’écriture parsemée de douceur et de poésie transmet un véritable humanisme. Rukmani reste toujours digne et inspire la dignité, la force et le respect. Elle incarne une femme soumise à son destin. Sans aucune résignation, elle se bat pour mener sa vie et gérer son foyer le mieux possible.

La mousson : Quand le ciel divin se manifeste

Les jours se suivent et se ressemblent. Les journées sont rythmées par les saisons.

Le ciel prend une importance cruciale. Quand la période de la mousson arrive, chaque paysan du village le scrute  afin de savoir quand la pluie tombera. Bien souvent, elle se fait attendre. Ces moments de recueillement s’accompagnent de prières et de larmes. Quand elle ne vient pas, elle retarde la date  des récoltes et empêche qu’elles soient abondantes. A la fois ennemies et alliées des hommes,  les pluies diluviennes entraînent  l’inondation des champs, la destruction de certaines huttes et des glissements de terrain. Elles transforment le village en un océan d’angoisse et d’insécurité. Elles déciment la population, tuent les moins résistants et affaiblissent les vieillards et les enfants fragiles. La mousson n’épargne personne même pas les rizières. Accablés par la foudre divine, les paysans demeurent philosophes et ne se laissent pas abattre. Devant tant de détermination on ne peut que s’incliner. Pour eux ce n’est pas un choix mais une nécessité, leur survie en dépend.

Cette réalité difficile rend les personnages attachants. Loin de cette violence et de cette pauvreté, on partage malgré tout leurs douleurs et leurs souffrances sans jamais  s’apitoyer sur leur sort.

Ce ressenti est dû au fait que l’auteur parle avec chaleur et humanité de sa terre d’enfance. Une région qu’elle a quittée au moment de l’indépendance de l’Inde en  1944. Aujourd’hui le paradis de Rukmani a sûrement  bien changé. De son temps déjà, il était question de modernité avec l’arrivée d’une tannerie au village. Ce bouleversement socio-économique déséquilibre les rapports traditionnels et créent de nouvelles tensions sociales. Le coût de la vie augmente ce qui n’arrange en rien la famille de Rukmani Hormis le poids de la mousson, ce récit mentionne également l’impact des croyances, des traditions ancestrales et du regard méfiant de la société vis à vis du changement.

Le poids de l’héritage

Cette atmosphère chargée en émotion dévoile un monde où l’héritage demeure à l’instar des lois féodales. La femme ne choisit pas son époux.  Ses parents tâchent de lui en trouver un en fonction de sa dot. Une fille ainée ou bien placée dans la fratrie arrivera avec une dot plus élevée le jour de son mariage. En ce qui concerne les rations alimentaires, il en va de même. L’enfant aîné est privilégié et la fille doit se sacrifier  si la situation l’exige Les femmes ne sont pas épargnées. Elles travaillent dur au champ et tiennent d’une main de fer leur logis. En même temps, elles allaitent leurs nourrissons. L’allaitement se prolonge lorsque les ressources en nourriture manquent. Elles assument toutes ces rôles avec courage et dévouement sans se plaindre. Leur dignité et l’ancrage des traditions paysannes leur laissent peu de marche de manœuvre. Pour elles, ce carcan social est normal, elles ne semblent pas vouloir s’en défaire. Rukmani apparaît comme une fervente défenseure de la tradition et semble craindre les transformations de la société. Confrontée à l’évolution, elle préfère rester attachée à ses croyances qu’elles soient fondées ou pas. Elle refuse l’extravagance de la ville. Elle souffre également du regard des autres et du quand dira-t-on.. Tout se sait. Une femme stérile est considérée comme inutile. Son mari peut s’il le désire la répudier.

Le mari de  Rukmani appelé  Nathan a eu des enfants avec une autre femme. Dans cette société traditionnelle cela ne choque personne et Rukmani  pardonne cette conduite à son mari.  L’un des fils de Rukmani a abandonné sa femme et ses enfants pour l’argent et le jeu. Les prostituées sont vues comme des femmes de mauvaise vie. La pauvreté n’y change rien. Même dans cette désuétude, elles subissent le mauvais œil. C’est le cas de la fille de Ruksami. Irawaddi. Surnommé Ira, elle jouit d’une beauté inégalable. Elle fait le commerce de ses charmes pour subvenir aux besoins de sa famille. Ses parents  lui avaient interdit de peur de sentir la honte rejaillir sur eux. Ce choix déshonorable a permis la survie pendant quelques mois de son petit frère Kuti.

L’infâme pauvreté

La pauvreté s’écrit à chaque ligne. C’est à cause de l’absence d’argent que Nathan et Rukmani ont été expulsés des terres sur lesquelles ils travaillaient. Ils n’ont jamais été assez riches pour les acheter. Ce manque de richesse poussera Ira à se prostituer et à ses petits frères de 12 et 13 ans de proposer leurs bras dans la tannerie. Plus tard deux d’entre eux partiront à Ceylan pour conquérir un nouvel Eldorado. Les vieillards subissent aussi les affres de la pauvreté. La Grand-Mère amie de Rukmani en paiera le prix fort.  Certains enfants grandissent aussi abandonnés de tous dans la rue dans le dénuement  le plus complet. Ils ne  profitent ni de  l’innocence de l’enfance ni des joies pures ni de  l’insouciance qui apportent le bonheur aux enfants né ailleurs.

Dans les villes, les plus pauvres sont livrés à eux mêmes, mendient volent et deviennent vite membres d’un gang. Ces enfants en bas âge connaissent par cœur les méandres de  la rue et apprennent comme ils peuvent à survivre. Pulli en est un exemple touchant. Cette pauvreté bouleverse, les mots sont parfois aussi forts que les images. Les descriptions très réalistes de cet univers où l’on survit plus que l’on vit montre que du désespoir peut naître de grandes choses où mêmes des projets pharaoniques.  Grâce à des dons, un hôpital se construira pierre après pierre. Beaucoup n’auront pas la chance de le voir terminé.

L’espoir nous guide tout le long du roman.  Ce livre nous nourrit et nous apporte une certaine philosophie. Chacun représente le bonheur à sa manière. Chaque instant doit être vu comme un cadeau. Dans cette lutte Rukmani y perd beaucoup mais reste toujours humble et entière.

Kamala Markandaya propose ici une vision de l’Inde traditionnelle. Ecrit en 1954, cette réalité ne nous semble pourtant pas si lointaine. Même si l’Inde  continue à se développer chaque jour un peu  plus, ,le poids des traditions reste intact et la place des femmes reste de nos jours un véritable problème de société. Certaines régions de l’Inde évoluent loin des progrès et ressemblent d’un certain point de vue au village que décrit Kamala Markandaya dans le Riz et la Mousson.  Ce livre est empreint de vie et habité par la mort. Il nous offre un voyage dans une culture indienne souvent caricaturée par les occidentaux. Le riz et la mousson se lit comme un délice à la découverte des saveurs orientales.

Jessica Staffe

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